Daouda, Histoires...

Daouda (Histoire intégrale)

Daouda. Je m’appelle Daouda. Je viens d’un village nommé Kalinto, au Sénégal pas loin de Tambacounda. Mes parents n’avaient plus les moyens de me nourrir et m’ont confié à un de leurs amis qui voulait ouvrir un daara à Thiès. J’y suis depuis trois ans. Tous les matins, je me lève à 6 heures muni de ma boite de conserve pour mendier. Nous sommes trente et nous avons à peine mangé un bout de pain rassis chacun avant d’aller en ville. Nous allons souvent à la gare routière pour chanter nos sourates coraniques. Nous comprenons rien à ce qu’on chante mais au moins, ça marche. Des voyageurs nous donnent quelques francs cfa, ou bien des petits sachets d’arachides et des morceaux de sucre. A peine au bout de quelques heures, nous sommes sales de poussières. Parfois, des chauffeurs nous repoussent à coups de bâton. Mais nous y revenons sans cesse à un autre endroit de la gare. Il y a énormément de grands cars blancs remplis de sacs, de chèvres, de poules. Y a même des gens sur le toit pour tenir les gros sacs à rayures blancs et rouges. Puis il y aussi des taxi-brousses où chacun doit être remplis avant de partir. Parfois on va chanter et essayer d’attendrir les voyageurs qui attendent. Je me souviens d’un jeune toubab barbu qui m’avait souri et nous faisait rire. Cela nous donnait le moral. Les soirs, quand nous rentrons au daara, le maitre nous battait à coups de balai de paille si nous n’avions pas ramené assez de sous. Le plus jeune du groupe prends les plus gros coups pour servir d’exemple.

Malgré la peur qui m’envahit et la faim qui me tenaille, je veux fuir mais la honte et le déshonneur tomberait sur ma famille. Puis notre maitre est devenu puissant. Il nous disait que les sous qu’on ramenait servaient à nourrir nos familles, et que nous avions de la chance d’être logés et nourris.

Logés ? Nous dormons à trente dans une petite pièce sombre, humide à même le sol. Nourris ? Nous n’avons qu’un morceau de pain le matin et un bouillie de mil le soir.

Un jour, je croise un oncle qui m’a reconnu et qui était venu de mon village. Je lui demande des nouvelles de mes parents. Il prend un air tout surpris et triste. « Mais Daouda, tes parents sont morts depuis un an ». Une grosse colère surgit en moi. Je ne le crois pas. Je m’enfuis pour aller rejoindre les autres. Il me faut continuer à mendier pour ne pas me prendre une rouste. Mais je n’ai pas le cœur à chanter. Je ne gagne rien.

Au retour de Daara, chacun apporte sa contribution au maitre. Puis c’est mon tour.

A ma réponse, il prend un bâton. Je lui demande où sont mes parents. Il rigole et crie : «  Tu es à moi. Tu m’appartiens. Tu n’as aucun droit. Tu me dois tout ».

Puis il s’élance vers moi en levant haut le bâton…

Je me colle contre le mur et j’esquive de justesse le bâton qui se brise. Je ne sais pas comment mais j’ai récupéré le bout cassé et me rue sur mon maitre sur son ventre. Estomaqué, il tombe à terre et hurle de douleur. Nous en profitons tous pour sortir de la pièce mais malheureusement, il avait fermé à clé de l’intérieur. Nous cherchons les clés sur notre agresseur. Après l’avoir trouvé, nous sortons et l’enfermons. Fuite de toutes parts à travers les rues. C’est chacun pour soi. Pour moi, je n’ai rien à perdre. Il fait sombre. Mes pas s’enfoncent de temps en temps le sable qui envahit les ruelles. Malgré mes sandales en plastiques, je sens les bouts de verres qui risquent parfois de me blesser. Enfin, j’arrive dans une grande avenue bordée de grands arbres. Une grande crainte me saisit. C’est là où dorment le jour les grands vampires. J’en voie se déployer par milliers et s’envoler vers le ciel. Je recommence à courir. J’arrive devant la gare, un grand bâtiment défraichi marrons et blancs. Grâce à quelques billets que j’avais récupérés sur mon maitre évanoui, je pus m’acheter trois sachets d’eau et des fruits de baobabs. Mon cœur bat très vite. Je décide d’aller à la capitale. Dakar, je crois. J’ai quand même eu de la chance d’avoir un père qui connaissait bien son pays. Parait que c’est rare. Je décide de prendre de suivre le chemin de fer, en ayant pris le soin de demander la direction de Dakar.

Je n’ai surpris personne. J’ai 12 ans mais je donne 15 ans. Malgré la fatigue, je marche au rythme de chaque ballast. Je préfère éviter les cailloux. Il y a heureusement la lune qui accompagne ma route. J’aperçois de temps en temps des silhouettes traverser. Une certaine frousse me saisit par moments mais je garde mon calme. J’entends des bruits stridents. Des grillons, me disait souvent ma mère.

Mes jambes commencent à me peser et mes yeux se ferment. A ce moment-là, je m’apprête à traverser une grande route avec sur le côté, une maison en béton abandonnée. Je m’y réfugie pour dormir. Je trouve un gros morceau de carton qui va me servir de couverture. Je commençais à avoir froid.

La nuit passé, je me réveille lourdement. Je prends conscience vraiment que je suis libre. Une grande joie m’envahit. Je me débarrasse du carton et sort de la maison. Je me retrouve face à un grand gaillard bizarrement habillé, aux cheveux longs tressés. Il a un pendentif à l’effigie de Cheikh Bamba. En me voyant, il me fit un grand sourire et me dit : «  Allah est grand ».

Il s’appelle Moussa Fall. Il m’invite à le suivre pour chanter Allah et pour travailler avec lui. Je me dis que je n’ai rien à perdre. Puis il m’inspire confiance malgré la très mauvaise expérience avec mon ancien maitre. C’est ainsi qu’il me prend la main et nous marchons au bord de la route en direction de Dakar. Il avait un grand bâton pour l’aider à marcher, à cause d’une de ses jambes un peu tordue. Il me demande si je connais le Coran. Je le dis que je le connais mais ne le comprends pas. Il se met dans une douce colère pestant contre mon ancien « enseignant ». Et voilà, qu’il m’explique quelques sourates pour que je puisse les chanter et mieux me les imprégner surout l’ouverture de la prière :

(1). Bismi-l-lâhi-r-rahmâni-r-rahîm (2). Al-hamdu li-llâhi rabbi-l-câlamîn (3). Ar-râhmâni-r-rahîm (4). Maliki yawmi-d-dîn (5). ‘iyâka nacbudu wa iyâka nastacîn (6). ‘Ihdina-s-sirâta-l-mustaqîm (7). Sirâta-l-ladîna ancamta calayhim, gayri-l-magdubi calayhim, wa la-d-dâllîn. Ce qui veut dire en clair : (1). Au nom de Dieu, Le Tout Clément, Le Tout Miséricordieux. (2). Louange à Dieu, Seigneur des Mondes (3). Le Clément, Le Miséricordieux. (4). Maître du jour du Jugement. (5). C’est toi que nous adorons, de Toi seul implorons le secours. (6). Guide-nous dans le droit chemin. (7). Chemin de ceux que Tu as comblé de bienfaits, non de ceux que Tu réprouves, ni des égarés. [1]

C’est étrange mais ça me fait un bien fou de comprendre.

En arrivant à Pout, Moussa mendie en louant Dieu. Il reçoit quelques sachets d’eau et des mangues. Il en partage avec moi. Un pur délice. Enfin, un car rapide jaune et bleu arrive au loin. Nous y montons direction Tiaroye sur mer, dans la banlieue de Dakar. Pourquoi ? Parce que mon nouveau maitre veut aller voir son frère Thiaka pour le remettre sur le droit chemin d’Allah.

Malgré que nous soyons bien serrés dans le car rapide, Moussa me raconte pleins d’histoires. Je sens le plancher un peu pourri. Je regarde et j’aperçois à travers des fissures la route se défiler.

Après un certain de temps, nous descendons du car au bord d’une grosse route pleins de voitures, de taxis jaunes, de gros camions. Nous peinons à traverser pour ensuite entrer dans les rues de Tiaroye.

Nous déambulons assez longtemps dans les ruelles ensablés, puis sur des grands espaces remplis de déchets. Enfin, Moussa me laisse au coin d’une rue. Il veut aller voir son frère seul. Cela peut être dangereux. Un peu surpris, je le vois s’éloigner. Il arrive devant un grand portail rouillé. Il frappe. J’entends Moussa appeler son frère. Silence. Je le vois entrer. Des cris. Silence. Plus rien. Une femme pleure. Je longe le mur pour essayer de voir à travers les trous. C’est ainsi que j’aperçois une petite cour intérieur, à moitié remplie de briques. Une personne creuse. Puis je vois un corps. Moussa. Une grande peur m’envahit. Je m’enfuis. J’arrive au bord d’une immense flaque d’eau, à perte de vue. Vertige. Des larmes m’envahissent. A ma droite, au loin, je vois des grandes maisons. C’est sûrement Dakar. Mon coeur bat à cent à l’heure. Pour avoir moins peur, je murmure ce que m’a appris Moussa.

Plusieurs gars courent torse nu. Mais où vont-ils ? Des immenses pirogues aux multiples couleurs me barrent le passage. Je les contourne. Puis bien plus loin, j’arrive vers une plage bien propre, avec des espèces de case sans murs. Quelque m’appelle : «  Hé petit ». C’est un vieux toubab avec un ventre énorme. Il a une grosse bouteille de bière à la main. Il me regarde  bizarrement avec un sourire qui me fait peur.

J’aurai dû fuir, mais je n’ai pas pu. Je me suis fait piéger. Il voulait m’offrir à manger. J’avais trop faim pour dire non. Il voulait me donner des nouveaux vêtements. Je ne pouvais pas refuser. Mon tee-shirt est vraiment usé. Il m’a emmené dans sa maison, puis m’a emmené dans une pièce avec une petite fenêtre avec des barreaux. Puis il m’a poussé et fermé la porte à clé. Je me retrouve donc face à des murs, un matelas où se trouve déjà quelqu’un. Sur une chaise, se trouve des vêtements neufs qui me sont destinés. Un seau d’eau qui sent bizarre. Je ne me laisserai pas faire. Allongé sur le matelas, c’est un garçon plus jeune que moi, comme complètement fatigué. Il me dit s’appeler Abdou. J’entends des pas. Je n’hésite pas. Je prends la chaise et m’élance contre le blanc quand il entre. Surpris, il recule et se cogne. J’en profite pour lui asséner un énorme coup de chaise dans les couilles puis sur la tête. Avant de partir, je vais chercher Abdou. Je ne veux pas le laisser là. Malgré sa faiblesse, nous quittons la maison. La nuit est déjà tombée. On ne voit presque plus rien. Abdou m’indique le chemin pour aller chez son oncle. Nous trottinons sans s’arrêter. Nous suons. Nous nous essoufflons. Une grosse colère monte en moi. Je veux que nous nous en sortions. Je repense à Moussa, bien que je l’ai peu connu. Il m’a appris la persévérance et de toujours croire. Et surtout remercier Allah malgré tout. J’y crois.
Nous arrivons chez son oncle. C’est sa tante qui nous accueille en hurlant. Elle prend vite Abdou dans ses bras pour aller le laver. Son oncle est arrivé par la suite et j’ai dû lui expliqué ce qui s’était passé. Il est furieux. Il part chercher ses voisins pour préparer une expédition punitive. La tante est revenue me voir et m’invite à manger puis à aller dormir dans la pièce où se trouve Abdou. J’entends des clameurs. Je suis très tendu malgré ma grosse fatigue. Que vont-ils faire au toubab ?
Mes yeux se ferment. Des images dans la tête. Je suis encore en vie. Je revois le visage de mes parents, mon oncle que j’avais croisé. J’aurai du le croire et partir avec lui. Moussa. Puis l’affreux blanc qui voulait jouer avec moi.
Après une nuit difficile, nous prenons un petit-déjeuner avec du gros pain et de la pâte à tartiner au chocolat plein d’huile. L’oncle d’Abdou m’emmène ensuite dans Dakar dans sa vieille voiture. Les routes sont défoncés avant d’arrivés à la grosse route. J’ai rarement vu autant de voitures, de magasins, de grandes maisons. Nous arrivons devant une maison envahie par des grosses fleurs rouges. Une pancarte trône sur le portail : « Association Terre des enfants ». C’est un certain Célestin qui m’accueille. L’oncle lui explique la situation puis il me laisse en me disant que je suis entre de bonnes mains. Célestin s’agenouille et prend le temps de discuter avec moi. Il m’explique qu’ici, je peux rester ou m’en aller et revenir. C’est à moi de voir.

Deux ans ont passé. Célestin m’a beaucoup aidé à lire, à écrire, et surtout m’a encouragé à servir de mes mains. Il avait senti en moi que j’étais un bricoleur. C’est vrai, je suis très débrouillard maintenant. Je peux réparer n’importe quelle mobylette, une voiture. Puis beaucoup de patience car certains du centre deviennent violents. Célestin est éducateur et n’hésite pas à mettre le cadre, avec une douce fermeté. Il ne remet jamais en cause notre personne. Juste l’acte. Il ne sanctionne jamais de manière disproportionnée. Nous dormons sur des matelas de mousse dans une grande pièce. Il y a un petit cabanon où l’on pouvait prendre sa douche. Enfin, une douche avec un grand seau d’eau et un gros verre pour s’asperger. Nous avions tous un rôle bien spécifique dans le centre. Dès qu’un plus jeune arrivait, un des ainés devenait son parrain. Une fois par semaine, nous nous réunissons pour faire le point. Il n’y pas de tabous. Et ça c’est génial ! Une grande partie d’entre nous viennent de la brousse. Kédougou, Koungheul, Kolda, Vélingara, Matam, Mbao et ainsi de suite.
C’est ainsi qu’un jour, Célestin nous emmène sur l’ile de Gorée. C’est une énorme expédition pour nous. La plupart ne sont jamais allé sur l’eau et avaient la trouille de se noyer. Je suis excité. Nous visitons le fort d’Estrées avec ses énormes canons. J’ai donc appris que nos ancêtres ont été mis en esclavage et ont été envoyé aux Amériques. Nous allons à la maison des esclaves, grande maison rouge ocre. Une cour nous accueille avec deux escaliers courbés. Comme deux bras qui voulaient nous prendre. Une angoisse monte en moi. Respiration lente. Puis un conservateur nommé Joseph, nous fait un grand discours. Je suis passionnée. Nous arpentons des couloirs sombres pour voir des cellules et enfin la porte sans retour. Des larmes me viennent quand je vois les vagues mordre les rochers noirs. Je ne sais pas pourquoi je suis ému.
Bref, nous revenons au port et je vois au loin un gros camion qui a du mal à démarrer. Je demande à Célestin si je peux aller leur donner un coup de main. « Pas de soucis, tu nous rejoins au centre ».
Je cours au camion et je leur propose ce que je sais faire. Ils sont deux gars à essayer de se débattre avec le moteur. Ils acceptent. Je me mets au travail. Le temps passe et la nuit tombe. Il me reste encore à faire une manipulation délicate. Je demande de faire démarrer le camion. Un énorme vrombissement. Enorme satisfaction. Ils m’invitent à prendre le thé.
Ils insistent pour que je reste avec eux. Je refuse poliment. Je viens de me rendre compte que je suis seul avec eux. Personne aux alentours. Mauvais pressentiment. Je me lève et tout de suite, l’un des gars me prend le bras pour le mettre derrière mon dos. Puis il met sa main pleine de cambouis sur ma bouche pour que j’évite d’hurler. J’essaye de me débattre, rien à faire. L’autre me bâillonne avec un chiffon et me ficelle les mains. Ils m’emmènent derrière le camion et me fond entrer dans la grande boite. Et à l’intérieur, il y avait une autre boite avec une porte. Ils me mettent dedans. Ils m’enferment. Je ne suis pas seul. J’entends du bruit comme s’il l’on remplissait le camion. Nous sommes dans le noir complet. J’ai peur.
J’entends le moteur. Des vibrations énormes. Puis le camion démarre après nous avoir bien secoués.
Où allons-nous ?

J’ai mal partout. Je ne peux pas bouger même si l’on m’a déjà détaché des liens. Nous roulons depuis… je ne sais pas. Cela me semble une éternité. Sur le plancher, il y a des petits trous qui laissent passer de l’air, pollué surtout. Puis nous apercevons aussi de la lumière par moments. Je dis, nous, parce nous sommes six. Nous sommes recroquevillés et calfeutrés. Si l’un bouge, nous bougeons tous. Il fait très humide. Personne ne parle. Je ressens une grosse peur. Une énorme angoisse.
Pour la première fois après un très long moment, une petite fenêtre s’ouvre. C’est l’un de mes ravisseurs. Il nous envoie des petits sachets d’eau. On se précipite dessus. Cela me fait un bien fou malgré mes douleurs. Des larmes montent en moi. J’ai du mal à saisir ce qui m’arrive. Puis du fond de ma mémoire, je repense à Moussa puis Célestin. Une prière monte en moi vers Allah. Je chantonne. Les autres me suivent. Nos psalmodies résonnent dans notre petite boite malgré le bruit du moteur.
Epuisé, je m’endors.

Grand choc. Nous sommes secoués et nous nous retrouvons les uns sur les autres. Des grands cris.
Un coin de notre plancher s’ouvre. Une tête surgit. En me voyant, il m’appelle à venir. Acrobaties. Je touche enfin le bitume sous le camion. Je passe à peine à quatre pattes. Enfin, je me lève et je suis ébloui par le soleil rasant. Nous sommes en plein désert. On me pousse vers l’avant du camion. Le moteur fume. C’est mal barré. On m’emmène un gros sac en plastique pleins de pièces détachés. Je suis tétanisé. Puis j’entends un cri : « Dépêche-toi de réparer ». Je me retourne et je vois qu’on me menace avec une arme. Je ne pas comment mais je réagis. Une force en moi me booste pour regarder le moteur. Il me dise d’y aller. Mais je vais me bruler. Ils s’en foutent sinon ils me brisent une jambe. Je me rends compte que je suis leur survie. Donc je joue aussi ma survie. J’ai trouvé le nœud du problème. Heureusement, ils ont la pièce en stock dans le sac pourri. Je répare en me brulant atrocement. Mes mains tremblent. Intense réparation. Je dégouline. Après avoir fini, ils arrivent à démarrer. Ils me forcent à courir pour rejoindre les autres dans le camion. En me voyant arrivé, mes frères prisonniers me félicitent. En fait, j’apprends par la suite que ce sont des immigrants. Ils ont payé très chers pour aller en Europe. Et que grâce à moi, nous allons y arriver. Mais moi, je ne veux pas y aller. Je n’ai rien demandé. Je suis complètement épuisé. Ma tête tourne. Je n’en peux plus. Mes yeux se ferment.

Je me réveille allongé. J’aperçois des murs gris. J’aperçois une silhouette blanche. Je sens mes mains enveloppés dans quelque chose. Je me sens propre. Comme ça fait un bien fou même si je suis un peu dans les vapes. Une voix d’homme : « Le garçon a eu énormément de chance. Prenez bien soin de lui puis nous appellerons les douaniers pour qu’il soit interrogé. »

Tout se précise. Je suis à l’hôpital de Nouadhibou en Mauritanie. Je suis toujours au repos car trop faible pour qu’il me laisse repartir. Un policier est venu me voir. Il me raconte que ses collègues m’ont trouvé au bord de la route. Ils ont cru que j’étais mort car ils avaient vu au loin des silhouettes près d’un camion me jeter dans le sable. Comme ils étaient un convoi de trois voitures. Un groupe s’est chargé de poursuivre mes agresseurs et les arrêter. Puis un autre groupe m’a récupéré. J’avais un pouls très faible. Ils m’ont ramené d’urgence à Nouadhibou, pas loin de la frontière où l’on m’a recueilli. Le policier veut avoir des informations complémentaires. D’où je viens ? Qui suis-je ?
Je lui raconte tout avec une voix faible. Puis je lui demande des nouvelles des migrants. Il ne me répond pas.
Les jours passent sans que j’aie pu me lever. Je ne ressens pas de colère. Peut-être parce que je suis trop épuisé. Une folle envie de vivre me prend. J’ai survécu et je continuerai à vivre. Je repense à Célestin et Moussa. Je tiens le coup en priant, en souriant malgré tout au fond de mon cœur.
Chaleur sèche. Un vent de sable fouette la fenêtre. Je transpire. J’utilise une serviette pleine de couleurs pour m’essuyer.
Puis en fin d’après-midi. Je reçois une visite. C’est Célestin. Une grande joie m’envahit. Penché sur moi, je l’embrasse tout en pleurant. Son regard m’apaise et me rassure. Célestin, je le considère comme mon deuxième père. Il me raconte que tout le monde m’attend à Dakar, à l’association.
Enfin, nous partons dans son pick-up. Nous avons des provisions et de l’eau pour pouvoir voyager dans de bonnes conditions à travers le désert.
La route est très longue où l’on voit des rochers sculptés, des bancs de sable à l’infini, des champs de cailloux immense et parfois des arbres perdus. Nous faisons une pause de Chami pour prendre du thé.
Reprise du voyage. Nous traversons Nouakchott. Cela ressemble à certains quartiers de Dakar. Je ne me sens pas étranger.
Quelques heures après, nous prenons le bac à Rosso pour passer le fleuve Sénégal. Je commence à être excité. Nous longeons à peine ensuite le lac de Guiers pour s’arrêter à Louga pour y dormir. Il y a de gigantesques avenues vides. Célestin me raconte la folie des grandeurs d’un gouverneur de Louga.
Le lendemain, nous arrivons à Dakar. L’association m’accueille en faisant une grosse fête. Musique à fond avec du bon balakh. Danses effrénées de mes potes. Bissap à gogo, ainsi que du Coca et du Fanta à profusion. Et bien sûr, pleins de cacahuètes et grand plats tel que le mafé et le thiéboudiène. J’ai rarement vu autant de nourritures.
Je ne retenterai pas ce que j’ai vécu pour revivre une grande fête pareil. Mes frères me suffisent ainsi que mes prières à Allah.

FIN

Texte écrit en hommage au vrai Célestin, religieux décédé au Togo.

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Hadja

Recroquevillée contre le sol, elle tend son gobelet loin devant elle.

Sa tête est emmitouflée par son hidjab bleu, recouvrant tout son corps.

Les yeux fermés avec ses oreilles aux aguets.

Elle s’appelle Hadja.

Elle entend moult pas qui s’entrechoquent. Des chaussures à talons qui claquent, des mocassins qui frottent. Des voix fortes résonnent en elle puis s’éloignent. Le monde lui semble lointain, étranger.

La honte la submerge. Tellement honte qu’elle en oublie ce qu’est la fierté, la dignité.

Sa faim la torture. Comme son visage est caché, elle peut pleurer, mordre ses lèvres pour retenir sa rage.

Hadja est livrée à elle-même. Son mari la bat du soir au matin et l’oblige à mendier. Lui-même n’a pas de boulot. Il s’enfonce alors dans l’alcool dans un bar du coin. Il l’a à l’œil. Il surveille les sorties de métro. Ses enfants ? Ils ont tous été placés. Rien. Plus rien ne retient Hadja. Rien que de la peur.

Tellement honte qu’elle ne peut pas appeler à l’aide. Elle n’a confiance en personne. Elle comprend très peu le français. Comment peut-elle s’exprimer si personne ne la comprend ?

Elle a caché son visage pour ne pas qu’on la reconnaisse. Humiliée, bafouée.

Qui donc peut-l’aider ? Le mari risquerait de la battre encore plus.

Spirale infernale de la violence et de la misère.

Spirale infernale de l’alcool et de la honte.

Elle existe cette femme, pendant à l’entrée d’une bouche de métro. Sans fin !

 

C’est en voyant une mendiante recroquevillée que j’ai imaginé cette histoire. Je ne pense pas que ça soit irréaliste, hélas !

Malgré mon impuissance, je pense très fort à elle en espérant qu’elle aura une meilleure vie.

Je souhaite un bon courage à chacun, à chaque bénévole et travailleur social qui vont à la rencontre de la misère. Que la misère ne soit pas une fatalité !

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Histoires...

Antoine

C’est ainsi qu’il s’en va mendier aux devantures des boulangeries.
Plus de toit. Plus de famille. Plus de boulot. Plus de dignité.
Il voudrait bien s’abriter sous des ponts, dans des bergeries.
Mais le froid le poursuit, le torture de tous les côtés.
Il arrive à se procurer de l’alcool pour se réchauffer.
Il voudrait de ses douleurs en faire un autodafé
Pour essayer de survivre jour après jour, hagard.
Ballotté entre des hébergements d’urgence et taudis,
Il noue des liens avec des compagnons avec égard
Puis dans l’ivresse, se déchirent pour un maigre radis.
Un jour, un vrai regard, un geste le redresse
Dans son identité, dans son chemin de vie houleuse.
La chance lui sourit enfin avec des sourires qui le caressent.
Il va au-delà de ses hontes, de ses humiliations
Avec le temps, avec ses paroles déposées, ses actions
Lui permettent d’avancer malgré sa misère, ses galères.
Cet homme s’appelle Antoine, aux yeux bleus d’éther.
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Le social

Le mendiant

Tu es là, à mendier aux portes de la cathédrale.
Cela fait une heure que tu sollicites les gens pour prendre un café. Tu as froid. Tu es accablé par la fatigue. Tu entends des pas claquer contre les pavés. Tu te retournes. Un jeune homme. Tu essaies de le convaincre de te donner quelques pièces pour ton or noir, ton élixir réchauffant. Il ne veut pas de donner de pièces mais par contre il veut bien t’offrir un café au bar. Tu le suis docilement. T’aurais bien aimé le faire tout seul. T’as pas le choix. Hélas. Vous vous installez à une petite table. Enfin, au chaud. Tu savoures mais tu es gêné en même temps. Le jeune homme essaie de te poser quelques questions. Mais tu te sens libre de lui répondre. Juste succinctement. Oui, tu as un endroit où dormir dans un foyer pour sans-abris. Mais personne ne prend le temps de s’occuper de toi. Y a trop de monde. Le midi, tu vas à la péniche où tu pourras prendre une soupe, te reposer et lire des journaux si t’en as la force.
Le jeune homme t’offre un croissant. Cela te fait plaisir mais cela t’énerve un peu. Tu te sens assisté. Humilié?
Le barman t’apporte le dernier croissant d’hier. Des restes comme si on les donnait au chien. Piqué mais tu ne réagis pas. Tu prends ton croissant, le rompt et le trempe dans ton café. Peu importe le regard de ton voisin de table. Ce dernier te laisse manger, en silence. Il te respecte. Tu le sens bien malgré tout. Il a pris son temps. Mais il regarde sa montre. Il doit s’en aller.
Ayant terminé ton café et ton croissant, tu l’accompagnes à la sortie. Le froid te fouette. Tu lui serres la main. Tu le laisses partir et toi, tu repars sur les marches de la cathédrale pour essayer de récupérer des pièces. Des vrais pièces pour que tu puisses faire ce que tu veux. Qu’on te fasses confiance mais ce n’est pas facile. L’alcool te manque. T’aurait bien aimé en mettre d’ailleurs dans le café. Pour te réchauffer le corps. Mais ça, les donateurs, ils ne pourront pas le comprendre. Ils ont raison en partie. Tu pourrais te laisser aller dans l’ivresse et dormir n’importe où. Tu pourrais errer, hagard, dans une extrême solitude. Puis dormir au foyer. Et re-belote le lendemain pour survivre. Jusqu’à quand?

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